Bâti scolaire français : historique et futurs enjeux

Bâti scolaire français : historique et futurs enjeux

La rénovation du bâti scolaire français est un enjeu majeur de la transition écologique et de l’évolution de l'éducation. Avec le plan d’investissement France 2030 dévoilé par le président Emmanuel Macron, les collectivités territoriales sont amenées à repenser le bâti des établissements scolaires, qui doivent répondre à des enjeux complexes tels que la qualité de l'air, l'efficacité énergétique, la nouvelle pédagogie et l'intégration du numérique. 

Dans cette optique, la mission d’information sur le bâti scolaire a auditionné Laurent Jeannin, maître de conférences en sciences de l’éducation, afin d'identifier les défis et d'accompagner les décideurs locaux. Dans cet article, nous nous pencherons sur les réflexions soulevées dans cet entretien, en explorant les champs de l'architecture, du social et de la santé.

Retour sur cet entretien, à retrouver dans son intégralité en vidéo sur la chaîne officielle du Sénat. 

L’histoire du bâti scolaire

C’est avec Jules Ferry, à partir de 1892, que la France a commencé à développer des normes architecturales pour les écoles afin de garantir un environnement sain pour les enfants. C’est aussi le début du courant hygiéniste, qui cherche à lutter contre la tuberculose et conduit aux premières réflexions sur la qualité de l’air .

La loi Habi de 1975 avec le collège pour tous, entraîne une massification de l'éducation en France. Pour construire le plus rapidement possible et accueillir tout le monde, les  industriels et architectes ont mis en place une méthodologie constructive linéaire sur la base de 7,2 mètres, qui correspond en réalité à la taille maximum transportable sur un camion de livraison. Aujourd’hui encore, les établissements créés dans les années 70 ont tous la même trame constructive, avec des pièces mesurant un multiple de 7,2m. 

Dans les années 90, la tendance est à la décentralisation. Les collectivités territoriales sont chargées de leurs différents établissements et l’architecture des bâtiments scolaires devient une marque forte pour les territoires. 

Enfin, dans les années 2000 le numérique fait son apparition. De nouvelles pratiques pédagogiques plus collectives sont testées. L’idée est d’individualiser les parcours : de s’occuper individuellement des élèves, pas seulement de la classe. On voit dans le numérique une manière de pallier aux tensions et à l'errance générale qui commence à s’installer dans les écoles. 

Aujourd’hui, l’intelligence artificielle nous promet encore de nouvelles choses. 

Historique du bâti scolaire
Source : Le magazine de l'éducation, repenser le bâti scolaire, 2017

Analyse multifactorielle du bâti scolaire

Peu de personnes dans le monde travaillent sur les problématiques transversales de l’architecture, de la pédagogie et du social. Accéder aux terrains de l’architecture scolaire n’est pas facile car il y a une coresponsabilité des copropriétés, des lieux, des habitants, des usages etc. 

Trois chaires de recherche travaillent actuellement sur le sujet : 

- En Australie, la recherche est tournée vers des modèles constructifs, qui s'intéressent à des bâtiments éphémères à construire, à cause des migrations climatologiques. Ces recherches sont pilotées par Benjamin Cleveland

- Au Canada, Scholar s’occupe principalement des écoles maternelles et élémentaires. En effet, il y en a actuellement plus de 30 000 à rénover. 

- Enfin, le laboratoire Bonheur  (Piloté par Laurent Jeannin), travaille sur les problématiques d'apprentissage et de relations sociales au sein des espaces. 

Les expérimentations en pédagogie active, comme Montessori, Dewey, Freinet, sont enseignées dans les centres de formation d’enseignants. Ces courants encouragent l'autonomie et le respect du rythme de l’enfant, un environnement propice à l’apprentissage des cours interdisciplinaires, l’apprentissage de la démocratie, l’autogestion. En pratique, elles sont difficiles à mettre en place dans les bâtiments scolaires. 

C’est pourquoi depuis les années 60, on prône la flexibilité dans les salles de classe. Néanmoins, on va s’attaquer au mobilier, sans jamais penser au bâtiment en lui-même ou aux emplois du temps. 

L’impact de l’environnement sur l’apprentissage

Il a été démontré en 2015 par une équipe de recherche anglaise que l’environnement dans lequel les enfants étudient a le même impact statistique que la catégorie socioprofessionnelle des parents sur leur réussite scolaire. Dans cette étude multifactorielle, ils ont analysé la qualité de l’air, le confort thermique, le confort acoustique et la mobilité des élèves, dans 27 écoles londoniennes. 

Depuis les années 70, dans tous les pays, une attention particulière est portée sur l'architecture saine, sécurisante et bienveillante. Il faut retrouver un aspect flexible, adaptatif, évolutif et pérenne dans le temps. Néanmoins, certains critères physiologiques ne sont pas pris en compte, bien qu’ils jouent un rôle majeur dans l’apprentissage. 

Prenons par exemple la qualité de l’air : dès que l’on dépasse 1200 ppm de Co2, nous perdons 10 % de nos capacités cognitives à résoudre des tâches complexes, au-dessus de 1400 ppm, il y a un phénomène physiologique qui se passe dans le sang : l’acidose. Ce phénomène cause des troubles comme le mal de tête et l’anxiété, qui pénalisent l’apprentissage.

Les Anglo-Saxons ont même démontré une corrélation entre la qualité de l’environnement (acoustique, air) et l'absentéisme et les taux d'arrêt maladie des enseignants. 

Quand on sait que la qualité de l'air, l'acoustique, la luminosité, la colorimétrie, la thermique, la température ont de tels impacts sur la concentration des élèves, pourra-t-on à long terme continuer à faire passer les examens dans les mêmes conditions ? Avec des pics de température qui vont s'intensifier dans bien des zones, il est essentiel aujourd’hui de rénover en prenant en compte toutes ces problématiques physiologiques. 

Le manque de centralisation des actions menées, qui freine le progrès et la recherche

Le parc immobilier Français

En France, le parc immobilier scolaire est estimé à 150 millions de mètres carrés, c’est le plus important du territoire. On estime qu’environ 60% de ce parc doit être rénové, avec 40 milliards d’euros nécessaires seulement pour des rénovations thermiques.

Cependant, il n'existe pas de cartographie officielle de ce parc, ni d'outil pour centraliser les informations et prioriser les chantiers. 

Certains pays ont réalisé des jumeaux numériques des bâtiments existants. Ce genre de base de données serait très utile en France pour se rendre compte de l’ampleur des chantiers à réaliser, prioriser les rénovations sur l’ensemble du territoire et, bien entendu, mutualiser les achats. 

Depuis le plan vigipirate, chaque bâtiment public doit disposer d’un plan numérique pour permettre aux forces de l'ordre, en cas d’intrusion, de pouvoir faire des simulations d'opération. Ces plans pourraient éventuellement être utilisés dans le projet de rénovation du bâti scolaire, s’ils étaient partagés. 

Centraliser, transformer, évaluer

Toutes les institutions (collectivités, éducation nationale, corps des marchés publics, corps d'État…) travaillent individuellement. Il y a beaucoup d’initiatives, peu de centralisation. 

Il est difficile pour les institutions de transformer le bâti scolaire de façon pérenne, principalement par manque de données. La recherche sur le sujet ne dispose pas d’assez de données en open data pour conclure à des revendications. Chacun travaille finalement dans son coin, sans analyser et reporter ses résultats à l’échelle nationale. 

Il est aussi important de contextualiser chaque bâtiment. Un établissement scolaire à la montagne n’aura pas du tout les mêmes caractéristiques qu’un bâtiment en plein centre-ville. Il serait intéressant de lister les diverses pratiques à travers le territoire, mais ce n’est pas fait non plus. 

Par exemple, en 2017 la Banque des territoires a ouvert pour les collectivités un prêt flash pour des rénovations thermiques de bâtiments scolaires. Une initiative intéressante, qui pourrait éventuellement être analysée et répliquée. Aujourd’hui, il est très difficile d’obtenir des informations sur les bénéficiaires de ce prêt et les rénovations réalisées grâce à lui. Il y a tout un ensemble d'actions chez les opérateurs d'État et les collectivités, avec des exemples absolument fabuleux, malheureusement très compliqués à étudier. 

Nous pouvons quand même noter certains efforts dans cette réflexion. Par exemple, l’outil archiclasse recense quelques exemples de création de classes flexibles ou bâtiments innovants. Cet outil, créé dans le cadre du plan numérique de F. Hollande propose une vraie réflexion sur l'architecture scolaire, en centralisant l’information à travers tout le territoire. 

Bâti scolaire
Exemple de salle sur le site archiclasse, Collège Vincent Van Gogh - Blénod-les-Pont-à-Mousson, Académie de Nancy-Metz

Les programmes Européens 

Il existe aussi différents programmes européens et des modalités de financement qui peuvent nous aider dans la rénovation du bâti scolaire. Voici deux exemples : 

Clean Air School est un programme qui partage des données sur la qualité de l'air et la qualité environnementale des établissements scolaires. La France n’en fait malheureusement pas partie. 

Énergie Sprong est un autre programme qui s’adresse aux collectivités. Les banques leur prêtent le financement pour des rénovations énergétiques des bâtiments, l'industriel est payé uniquement sur les 30 % d'économie d'énergie qu'il va réaliser.

Ces deux exemples permettent d'engager les différents acteurs, néanmoins, reste à évaluer leur impact aussi bien au niveau de l’environnement que sur l’apprentissage et le bien-être des enfants. Encore une fois, un regroupement des données des deux expérimentations serait très utile. 

S’attaquer à l’énergie thermique, sans prendre en compte l’environnement en classe : l’erreur à éviter

La qualité de l’air

En rénovant bien un bâtiment, on passe facilement d’une énergie F à A ou B. Ces rénovations sont centrées sur la performance énergétique. On fait baisser la consommation de chauffage et d’eau. Néanmoins, la qualité de l’air n’est pas prise en compte dans la notation. 

On découvre parfois que la qualité de l’air à l'intérieur des bâtiments rénovés se dégrade. Un bâtiment ancien avec du simple vitrage a une ventilation naturelle qui permet de ne jamais dépasser les 810 ppm en moyenne. Aujourd’hui, un bâtiment neuf, si la VMC est dysfonctionnelle, atteint très rapidement les 1200 ppm dès le matin. 

Créer un environnement sain pour les élèves

La qualité de l’air n’est pas la seule métrique à inclure dans les projets de rénovation. 

L'introduction d’écrans et de tableaux interactifs dans les salles de classe conduit à l'utilisation de rideaux pour atténuer la luminosité. Cela entraîne des problèmes de luminance pour les élèves assis à l'arrière de la classe.

Une expérimentation au Brésil s'intéresse aussi à l’acoustique : ils ont mis en place des tables en îlot équipées d'un petit micro pour l’enseignant et d'une enceinte augmentant le son d'environ 10 décibels. Bien que cela ne semble pas significatif, les notes ont augmenté de 2 points en moyenne.

Tous ces facteurs entrent en jeu dans l’apprentissage. Comme il y a des indices d'énergie, il devrait y avoir des indices pour la qualité de l’environnement en classe.  

Repenser la salle de classe pour la rendre vraiment flexible

Que l’on parle de densité qui ne permet plus de construire, ou simplement de nouveaux modèles matériels, immatériels, virtuels et résilients, la question de la salle de classe telle qu’on la connaît aujourd’hui est peut-être aussi à revoir. 

On questionne très peu le modèle de la salle de classe. Toutes les innovations sont faites en conservant ce système là. Est-ce que la classe du XIXᵉ siècle est encore la classe et la structure pédagogique du XXIᵉ siècle ?

Les cycles de l’innovation sont bien plus courts que tous les cycles architecturaux et industriels que nous connaissions. Par exemple, le plan numérique en 2016 a engendré beaucoup de rénovations. À la fin des constructions, l’iPad fait son apparition dans le milieu éducatif. Cette innovation technologique a donc été rajoutée au plan imaginé initialement, à la fin des travaux, sans être pensée en amont au niveau du bâti scolaire.

La construction de bâtiments entièrement adaptés aux nouvelles avancées technologiques est une tâche complexe pour les collectivités. Lorsqu'un bâtiment est construit ou rénové, il est prévu qu'il dure au moins 40 ans, alors que les innovations technologiques ont un cycle beaucoup plus court, prenant seulement 2 à 5 ans pour arriver dans les écoles.

Le temps de concevoir le projet, le financer et le mettre en œuvre est trop long pour prendre en compte l'innovation qui sera apparue entre-temps.

C'est pourquoi, en France comme dans d'autres pays, une attention croissante est accordée aux projets architecturaux qui sont flexibles et modulables, afin de pouvoir s'adapter aux nouveaux usages qui évoluent extrêmement rapidement.

Dans certains pays, on crée aujourd’hui des nouvelles classes, avec des murs qui sont en fait des cloisons sans éléments actifs (eau, électricité etc.). Ainsi, ces cloisons sont réellement modulables et peuvent s’adapter au fur et à mesure du temps. 

Flexible learning place
Source : Portable Partitions, Australia

Pour résumer

Le bâti scolaire est le plus grand parc immobilier Français. Sa rénovation est un véritable casse-tête pour les collectivités qui doivent prendre en compte trois grands facteurs : l’architecture, le social et la santé. 

La France ne dispose d’aucune base de données exhaustive sur son bâti. Depuis la décentralisation de l’éducation dans les années 70, chaque territoire travaille individuellement sur ses établissements. Pour connaître la véritable ampleur des changements et progrès à faire, il devient de plus en plus urgent de pouvoir étudier ces problématiques dans leur ensemble. 

La plupart des chantiers de rénovation ne prennent en compte que des indices thermiques. Or, il a été prouvé que la qualité de l’air, l'acoustique et la luminosité ont aussi un impact considérable sur l’apprentissage et les notes des élèves. En améliorant la qualité énergétique des bâtiments, nous créons des sortes d’aquariums et dégradons parfois l’environnement intérieur des salles de classe. 

La flexibilité et la modularité des classes sont étudiées depuis plusieurs décennies, pourtant, nous sommes toujours contraints par nos anciens bâtiments. L’arrivée du numérique n’arrange en rien ce constat. L’innovation marche en cycles courts, contrairement au bâti scolaire. Il devient de plus en plus évident que la salle de classe telle qu’on l’a connue doit devenir bien plus flexible et modulable pour s’adapter aux nouvelles innovations au fur et à mesure qu’elles arrivent dans l’éducation. La flexibilité ne concerne pas seulement le mobilier, mais également les murs et les espaces. 

À l’international, nous voyons de plus en plus arriver des constructions complètement modulables. Les murs deviennent de simples cloisons, très simples à déplacer. Tout produit actif (eau, électricité) est installé dans le sol ou le plafond. Ainsi, ces nouveaux bâtiments peuvent s’adapter aux usages qui évoluent. 

Pour réussir la transition du bâti scolaire vers l’écologie, le numérique, le bien-être et l’apprentissage, tous les champs de réflexion doivent être pris en compte. Un véritable travail de fond de centralisation pour réunir tous les acteurs est nécessaire. Les données concernant le bâti scolaire doivent être regroupées et partagées pour pouvoir être étudiées. Tous les projets de rénovation et les expérimentations doivent aussi être analysés. Enfin, la salle de classe telle qu’on la connait doit être repensée. 

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